Pendant des décennies, satellites et réseaux mobiles ont évolué comme deux mondes parallèles. D’un côté, le spatial : coûteux, spécialisé, taillé pour les océans, l’aérien et les terres extrêmes. De l’autre, le mobile : dense, massifié, conçu pour les villes mais limité par la géographie et les coûts de déploiement.
Deux industries, deux cultures, deux modèles économiques… très peu de passerelles.
Mais cette frontière historique est en train de disparaître.
Grâce aux constellations en orbite basse (LEO), la latence plonge. Grâce au Direct-to-Device que starlink à lancé avec de nombreux accord avec les opérateurs mobiles dans le monde, nos smartphones parlent désormais directement aux satellites. Et grâce à 5G Advanced (et bientôt 6G), la convergence n’est plus une promesse : c’est un plan industriel.
Les satellites ne sont plus une solution marginale, ni les réseaux mobiles la seule infrastructure de référence. Starlink, Amazon Leo, SES, Eutelsat OneWeb : qui contrôlera la valeur des futurs réseaux hybrides Terre-Espace ? Les telcos peuvent-ils encore prendre part au jeu ou vont-ils devenir de simples “revendeurs de bande passante” ?
Désormais, ils avancent ensemble.
C’est aussi l’occasion de préciser que, chaque jeudi, j’offre une veille enrichie et un décryptage dédié à ce sujet sur la newslettre depuis 2020 “Le Garage Des Telcos”.
Pourquoi cette alliance devient logique
Pour les opérateurs mobiles, l’équation est simple : couvrir mieux, plus vite, sans exploser les CAPEX.
Pas besoin d’ériger une tour au sommet d’une montagne pour améliorer une carte de couverture. Pas besoin de déployer des kilomètres de fibre pour assurer la résilience en cas de crise. Le satellite comble les trous, sécurise le réseau, et accélère la promesse d’un 5G truly-national.
Pour les acteurs satellitaires, c’est l’effet levier qui permet distribution, facturation, millions d’abonnés, intégration dans les offres existantes. Tout ce qui leur manquait pour dépasser le simple statut de connectivité complémentaire.
Ce n’est pas un hasard si Vodafone s’allie à AST SpaceMobile, T-Mobile à Starlink, ou Telefónica à Sateliot.
La face cachée du New Space telco
Derrière les annonces ambitieuses, une réalité plus silencieuse inquiète les directions financières :
→ Quand un appel commence en satellite mais ne renvoie pas le “stop signal”,
→ Quand un SMS via constellation est tarifé comme un message domestique,
→ Quand les systèmes de roaming ne reconnaissent pas les flux non terrestres…
Pris isolément, le problème semble anodin. Multiplié par des millions d’usagers, il devient un trou béant : des pertes qui se chiffrent en millions d’euros chaque année. Dans un modèle hybride, la moindre friction technique se traduit rapidement en dérive financière.
Faire fonctionner le réseau Terre-Orbites
Pour que ce nouveau réseau Terre–Orbites fonctionne vraiment, il faut un socle fiable avec un Revenue Assurance adaptée à l’ère satellitaire. es méthodes d’hier, pensées pour un trafic mobile classique et prévisible, ne suffisent plus. Dans un monde où un appel peut passer d’une antenne 5G à un satellite LEO, où la latence varie et où les échanges sont parfois intermittents, tout doit être suivi avec précision. Cela signifie vérifier que chaque connexion, chaque octet et chaque message est correctement identifié, valorisé, facturé et réglé entre partenaires.
Ce n’est pas une simple opération de contrôle : c’est ce qui garantit la viabilité économique du modèle hybride. Les opérateurs qui maîtriseront cette assurance nouvelle génération transformeront un défi technique en véritable avantage compétitif.
Gagner la conquête orbitale
La convergence Terre-Espace est l’un des virages les plus excitants du secteur. Elle ouvre la voie à une couverture réellement globale, à des réseaux plus résilients, et à une nouvelle génération de services.
Mais elle impose aussi un défi structurel afin de ne pas laisser se dissiper dans l’orbite ce qui doit arriver jusqu’au résultat opérationnel. Les opérateurs qui maîtriseront cette hybridation technique et financière seront ceux qui captureront la valeur réelle du spatial. Les autres risquent d’en subir le coût… sans en récolter les gains.
3 couches orbitales utilisées
Les smartphones se connectent principalement aux satellites Leo. Meo et Geo jouent un rôle, mais plutôt en soutien (backhaul, IoT, services pros). La véritable révolution “smartphone ↔ satellite” se joue intégralement en orbite basse.
Leo
Altitude : 300 à 1 500 km
Acteurs D2D majeurs : Starlink (SpaceX), AST SpaceMobile, Lynk, Sateliot, Leo (Amazon)
Usage : Direct-to-Device, voix, data, SMS, IoT, 5G NTN
Meo
Altitude : 5 000 à 20 000 km
Acteurs pertinents : O3b mPOWER (SES)
Usage : Backhaul mobile, services haut débit professionnels, parfois relais pour réseaux mobiles
Geo
Altitude : ~36 000 km
Acteurs : Inmarsat, Thuraya, Eutelsat, Hughes, Viasat
Usage : Satellite phones, services fixes, broadcast, IoT longue portée
Starlink, le premier
Février 2018 : Lancement des deux premiers satellites tests (TinTinA et TinTinB). C’est le début du projet “proof of concept”.
23 mai 2019 : Premier lancement « opérationnel » : 60 satellites de la constellation Starlink mis en orbite par une fusée Falcon 9. C’est le point de départ du déploiement en masse. Forbes+2satplus.co.nz+2
Juillet 2020 : Lancement de la bêta “limitée” Internet via Starlink, réservée à des utilisateurs invités.
2021 : Starlink commence à accepter des précommandes dans de nombreux pays et se positionne comme fournisseur Internet global.
14 septembre 2021 : Lancement d’une “first full batch” de satellites équipés de liaisons laser dans la constellation : étape clé pour améliorer le backbone orbital.
Le 2 janvier 2024 : SpaceX a lancé les 6 premiers satellites “Direct-to-Cell” destinés à permettre à des téléphones standards de se connecter en l’absence d’antennes terrestres. Ces satellites sont décrits comme des “tours cellulaires dans l’espace”, avec un modem eNodeB embarqué en d’autres termes, le même rôle qu’une antenne 4G/5G classique, mais depuis l’orbite. Le service a officiellement entamé sa phase bêta aux États-Unis via T-Mobile en 2025 : à ce stade, l’offre couvre essentiellement la messagerie (SMS), la voix arrivera bientôt.
19 octobre 2025 : Starlink franchit le cap des 10 000 satellites lancés. C’est un jalon symbolique majeur dans l’histoire des mégaconstellations
25 novembre 2025 : Signature avec l’opérateur ukrainien Kyivstar pour déployer D2C en Europe à l’horizon 2025-2026.
SES, acteur Européen
On parle beaucoup de souveraineté numérique, spatiale et énergétique en Europe, mais l’un des atouts majeurs largement sous-estimé : SES Satellites
Après l’intégration d’Intelsat, l’entreprise luxembourgeoise est devenue l’un des très rares opérateurs mondiaux capables d’offrir une connectivité multi-orbite (GEO + MEO) à l’échelle planétaire avec 70 satellites, un avantage que ni Starlink, ni OneWeb, ni Amazon Kuiper ne peuvent répliquer. Alors que les marchés grand public du satellite sont dominés par les États-Unis, SES s’est positionné là où la valeur se déplace : défense, aviation, maritime, cloud distribué, connectivité résiliente et critique. 60 % de ses revenus proviennent déjà des réseaux, et non plus du média traditionnel.
L’arrivée d’O3b mPOWER, avec une constellation initiale de 13 satellites en orbite moyenne (Meo) dont la capacité sera triplée d’ici 2027, renforce une position unique : bande passante garantie allant de dizaines de Mbps jusqu’à plusieurs Gbps par site, faible latence et sécurité renforcée. Nous avons donc en Europe un opérateur satellite global, leader mondial sur l’aviation connectée, et détenteur d’un actif industriel majeur pour l’avenir : la constellation mPOWER.
One Web, acteur qui redémarre
OneWeb est une constellation de satellites en orbite basse (LEO) créée pour apporter une connectivité haut débit dans les zones où les réseaux terrestres peinent à atteindre. Fondée en 2012, l’entreprise ambitionne dès le départ de réduire la fracture numérique grâce à une couverture globale, adaptée aussi bien aux régions isolées qu’aux besoins des opérateurs mobiles en matière de backhaul ou de résilience réseau.
L’histoire de OneWeb connaît un tournant décisif en 2020. Confrontée à un manque de financement, l’entreprise est placée en faillite au début de la pandémie. Elle est ensuite reprise par un consortium stratégique composé du gouvernement britannique, du géant indien Bharti Airtel et de l’opérateur français Eutelsat. Cette alliance lui permet de reprendre ses lancements et de finaliser le déploiement de sa première constellation, soit environ 650 satellites LEO.
En 2023, OneWeb franchit une nouvelle étape avec sa fusion avec Eutelsat. Ce rapprochement donne naissance à Eutelsat OneWeb, un acteur unique combinant les atouts des satellites géostationnaires (GEO) d’Eutelsat et la couverture à faible latence de la constellation LEO de OneWeb. Cette architecture multi-orbite renforce l’offre de connectivité globale et positionne l’entreprise comme un partenaire clé pour les opérateurs télécoms, les entreprises et les gouvernements.
OneWeb se distingue de Starlink par son orientation vers les opérateurs plutôt que le grand public, sa compatibilité avec les architectures télécom traditionnelles et sa vocation à compléter plutôt qu’à remplacer les réseaux existants, en offrant aux opérateurs un moyen d’étendre leur couverture sans explosion des coûts et en apportant aux gouvernements une brique de souveraineté numérique grâce à un réseau haute disponibilité, indépendant des infrastructures terrestres vulnérables.
La passerelle Eutelsat OneWeb de 14 antennes au Svalbard, en Norvège, elles sont essentielles pour assurer la connectivité dans l’Arctique.
Un rapport des usages Starlink US
Les constellations LEO commencent vraiment à changer la donne : entre 2024 et 2025, Starlink et T-Mobile ont lancé la première couverture “Direct-to-Device” (DS2D) permettant à un smartphone normal d’envoyer des SMS via satellite, sans antenne spéciale. L’étude analyse des millions de mesures terrain et montre ce qu’apporte la technologie et ce qu’elle ne peut pas encore faire. (à partir de données de réseau mobile américaines collectées entre octobre 2024 et juillet 2025)
Où le service est-il vraiment utilisé ?
Le DS2D apparaît surtout là où le réseau mobile manque : parcs nationaux, zones rurales isolées, comtés très peu denses. Dans Death Valley, plus de 80 % des mesures proviennent du satellite. Insight simple : le DS2D comble un vide, il ne remplace pas les réseaux terrestres.
Qualité du signal
Le signal est logiquement plus faible qu’une antenne mobile classique (−121 dBm vs −97 dBm), car la distance est bien plus grande. Mais la qualité est plus stable : il y a très peu d’interférences, puisque les satellites ne sont pas congestionnés. Insight : le DS2D est fiable mais pas puissant.
Débit réel attendu :
Aujourd’hui, avec seulement 5 MHz de spectre, le DS2D peut offrir environ 3 Mbps par faisceau suffisant pour messagerie, cartes, notifications, mais pas pour du streaming. Insight : c’est un service de secours, pas un substitut 4G/5G.
Comment cela peut évoluer ?
Avec plus de spectre (PCS H Block + AWS-4) et plus de satellites, la capacité pourrait monter jusqu’à 15–18 Mbps, mais cela dépend totalement :
– des autorisations FCC,
– du spectre disponible,
– de l’intégration de nouvelles bandes NTN dans les smartphones.
Le DS2D va devenir un complément standard des réseaux mobiles indispensable pour la couverture universelle mais il restera longtemps un service d’appoint, pas un réseau principal.
Tendances et défis en 2025
En 2025, l’année marque un tournant avec les premiers déploiements commerciaux à grande échelle, après des tests réussis en 2024.
Adoption Massive : Plus de 10 millions d’utilisateurs potentiels via partenariats opérateurs (GSMA rapport Q4 2025). Focus sur l’inclusion rurale et les catastrophes (ex. : ouragans en Floride).
Réglementation : La FCC et l’ITU ont alloué plus de spectre en octobre 2025, mais des litiges persistent sur les interférences avec les avions (résolus partiellement en novembre).
Concurrence : SpaceX domine avec 60% du marché projeté, mais AST gagne du terrain aux US grâce à ses satellites plus grands (700 km² de couverture chacun).
Avenir Proche : Attendu pour 2026 : intégration 5G complète et prix abordables (<1$/mois pour basics).
D’ici 2027-2028 : Apple, Samsung, Qualcomm, MediaTek intégreront nativement les bandes NTN. L’agrégation terre + espace deviendra automatique.
👉 Le Direct-to-Cell ne remplacera pas un abonnement mobile classique.
👉 Il deviendra un service intégré dans les forfaits 4G/5G pour garantir une couverture totale (terre + espace). Ce sera un composant obligatoire de tout abonnement mobile, comme le roaming l’est devenu dans les années 2010.
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Sources principales : Le Garage des Telcos / Starlink / SpaceX / Eutelsat / SES / Wikipedia / GSMA /servicesmobiles.fr / Digest4Day
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